Mouvement

Introduction

Dans mes précédents articles une formule revient souvent : celle de « Mouvement Libre » ou de « Mouvement libriste ». Après avoir employé cette expression dans divers contextes, je me suis rendu compte qu'elle nécessitait une explication. Je l'utilise, en effet, dans une perceptive particulière que j'ai besoin aujourd'hui d'expliciter.
Je vais commencer par exposer brièvement comment l'élan éthique et philosophique que représente le Libre fonctionne. Ensuite, je vais expliquer pourquoi cet élan doit s'incarner dans un « mouvement » plus large de société.
Je vais enfin définir le cadre dans lequel j’emploie ce mot.
A noter, que je vais ici parler du « Libre » en tant que « mouvement » unifié, alors que dans la réalité, il y a une grande différence de représentation entre, par exemple, les développeurs libres et les musiciens libres. Comment faire pour que ce « mouvement », avec des personnes qui s'incluent à l'intérieur, soit inclus plus largement dans un « mouvement » de société.

De l'élan...

Le Libre est un élan depuis plus de 20 ans, c'est-à-dire qu'il est une force, une idée, une idéologie qui pousse les gens a agir.
Dans les années 80, il n'était pas rare de voir les gens s'engager corps et âmes dans des mouvements de artistiques (Fluxus par exemple). Cela correspond aussi à la montée de mouvements de sociétés comme les alter-mondialistes, mais pas dans le Libre car, décentralisation et réseaux obligent, il permet d'agir à titre individuel, sur une petite échelle pour faire avancer le collectif.
Nous sommes collectivement immergés dans les réseaux sociaux, humains, économiques, artistiques, numériques ou non. La conscience de notre appartenance dans ces réseaux et l'effondrement de la confiance dans les idéologies dominantes ont créé une situation, dans laquelle nous sommes davantage enclin à agir ponctuellement, pour une cause (comme le montre une pratique comme le flash-mob) que de nous engager corps et âmes dans un parti/mouvement/organisation.
Face à cela le Libre propose un fonctionnement tout à fait adapté car il a développé, avec le temps, les outils de l'« action individuelle ponctuelle au service de la communauté ». L'un des exemples le plus marquant étant les actions de l'association Framasoft, qui parti petit (un annuaire de logiciels libres), en arrive aujourd'hui à produire des outils collaboratifs décentralisés. Framasoft repose sur des dons récoltés lors de campagnes annuelles et sur l'action ponctuelle d'une communauté de plus en plus grande, lassant le choix à l'individu de participer comme il le souhaite.
En cela le Libre est, techniquement, à la pointe de ce qui existe actuellement en terme de « gestion de l'engagement personnel ». Pour clarifier cette expression grossière : peu importe ce que vous pensez (votre éthique) ou vos actions quotidiennes personnelles ; vous pouvez à tout instant par un simple don de quelques euros, ou par un coup de main pour une traduction ou encore en faisant suivre un article, être l'un des acteurs du Libre.
Car il reste toujours un noyau dur de militants et d'activistes libristes qui maintiennent la matrice permettant les actions individuelles.

(entracte)
Bien que nous entrons dans la partie militante et partisane du texte, je vais utiliser des mots comme « rassemblement » ou « unité » qui doivent être pris dans leurs définitions génériques en dehors de toute connotations politiques connues.
(entracte)

… Au mouvement

Pourquoi le Libre ne pourrait-il pas continuer sur cette « voie », qui résumons-la, est une action de fond menée par des militants et combinée à des actions ponctuelles individuelles ?
Car ce fonctionnement tend à ce que le Libre devienne de plus en plus un système bâtit en marge de la société (en alternative), plutôt qu'un système qui viendrait changer la société.
Dans l'absolu on peut en rester là.

Le problème là-dedans est que le Libre et surtout son idéologie continuent d'être des « trucs d'initiés » faute de visibilité des libristes en tant que poids collectif. Là-dessus, il faut noter qu'aucune organisation n'a encore réussi le tour de force de rassembler toutes les pratiques libristes, ni la Free Software Fondation, ni Creative Commons par exemple.
Alors que cette idéologie nécessite, pour être développée (pas nécessairement propagée mais bien développée) d'être, non plus une masse représentée par quelques personnes/associations qui sont implicitement devenues représentatives, mais d'être représentée par une appellation commune qui, au yeux du monde, identifie les libristes. Libre/Free n'est de toute évidence pas suffisant sinon ce sont des mots qui seraient, depuis le temps, déjà fonctionnels. Qu'ils soient développeurs, musiciens, plasticiens, écrivains ou économistes (ou autres), toutes leurs pratiques et idéologies font parti du Mouvement Libre.

Là-dessus, j’entends déjà la levée de boucliers. Il ne s'agit pas de gommer les différences entre les libristes, de raboter tout ce qui dépasse pour le faire rentrer dans une case, mais juste de permettre au plus petit dénominateur commun d'être consciemment une part du Libre et d'être consciemment reconnu part les autres libristes comme tel. Et ce dénominateur commun, c'est le partage des savoirs, l'économie et le partage des ressources et enfin la souplesse de fonctionnement.
Et ainsi, sans changer de pratiques (actions de fond et actions ponctuelles), unifier le Libre.

Encore une fois on peut se demander pourquoi unifier le Libre ? Cette question est légitime, on pense à tous ces partis/organisations/mouvements qui se sont eux-même mordus la queue par le passé en « s'organisant », en se dotant d'une étiquette qui les définit mais qui les limite aussi.
Pour moi, la réponse est assez simple : le Libre est aujourd'hui la seule chose qui en vaille la peine éthiquement, politiquement et économiquement.
Est-ce que les idéologies défendues par les alter-mondialistes ou par les mouvements d'éducation populaire sont encore valides aujourd'hui ? Oui, mais le libre ne permet-il pas d'associer ces idéaux aux siens, cela au service de tous ? Il ne s'agit pas d'absorber ces idéaux mais bien de s'y rattaché et d'accopagner leurs combats.
D'une certaine manière, depuis le milieu des années 90, les idéologies pour lesquelles les humains se rassemblent, ont fondu comme neige au soleil (absorbées par les idéologies dominantes).
Le Libre est la seule rescapée et la seule qui continue à tenir la longueur car elle ne peut être détournée ou dissoute par la société, en tout cas jusqu’à aujourd'hui le capitalisme libéral n'a pas réussi.
Enfin, la constitution en « mouvement » (ou du moins, la déclaration ferme de son existence) permettrait de rendre compte de l'engagement éthique et politique, qui sous-tend le logiciel libre et qui sous-tend toutes pratiques libristes. Le Libre n'est en effet, pas cantonné, au logiciels libres. Il touche l'éducation, tous styles de création et ouvre de nouvelles manières de penser l'économie et le politique.

Pour qu'un « mouvement » soit nécessaire, il reste un point à éclaircir : le soutien que les libristes portent aux initiatives citoyennes (qui ne sont donc pas en lien direct avec le logiciel ou le droit d'auteur), ce soutien doit être intensifié. Un « follow » ou un « RT » sur Twiter semble aujourd'hui insuffisant à marquer le support d'une communauté à une autre de manière visible.
Là encore, la visibilité de la constitution d'un « mouvement » permettrait de plus facilement montrer au monde que nous, libristes, sommes nombreux et que notre attention va à des causes qui peuvent être éloignées des pratiques numériques mais qui restent dans le développement du dénominateur commun dont je parlais plus haut.


Le Mouvement : clarifications sur l'utilisation du mot.

Le « Mouvement », j'utilise ce terme car il me semble le plus juste. « Organisation » est trop stricte, « Parti » est trop connoté.
« Mouvement » donc. Je me réfère ici au fonctionnement d'un mouvement artistique. Un mouvement artistique a une existence qui commence à un moment déterminé, avec un manifeste par exemple (le Libre en a plusieurs). Dans l'histoire de l'art, certains mouvements ont été dirigés activement par des « chefs de file », d'autres non ; certains ont eu des conditions d'entrée très strictes et parfois très politiques (le mouvement surréaliste par exemple), mais d'autres mouvements artistiques (le mouvement Zéro pour ne citer que lui, il y en a d'autres) n'ont pas eu toutes ces caractéristiques organisationnelles, qui paraissent aujourd'hui contraignantes, pour ne pas dire exagérément rigides. Rigidité qui témoigne aussi d'un engagement personnel et communautaire peut-être plus important.
En bref, le mouvement est une structure souple à mes yeux. Il s'expose certes à des dérives quand à la hiérarchie qui peut s'y installer et y régner. Cependant, il autorise aussi le pouvoir d'éviter l’installation d'une telle hiérarchie pour permettre d'évoluer simplement ensemble sous la même bannière : pas de nécessité de s'enregistrer ou de rentrer dans un critère spécifique, simplement déclarer son appartenance en disant, en deux phrases, pourquoi on s'y identifie.
Rien de bien compliqué en somme.

Proposition concrète d'affirmation du « Mouvement Libre »

Concrètement, le « Mouvement Libre » peut lui-même s'incarner dans une simple page web relatant en quelques mots le pourquoi du comment du Libre et la liste des actions et des acteurs appartenant au « mouvement » dans le temps. Comme je le disais précédemment pas besoin d'avoir quelque chose de lourd à gérer, avec inscription et identification ou autres. Simplement une présence du « Collectif » qui dépasse les nombreux collectifs et les nombreuses associations qui composent le Libre.
Ce « mouvement » n'a pas vocation à devenir une organisation indépassable et une fin en soi, mais peut être une étape de prise de conscience des acteurs militants et du public qu'un lieu de rassemblement existe belle et bien.

Post-scriptum :
En écrivant ce texte je me rend compte que malgré toute cette réflexion, j'ai encore des doutes sur l'utilité réelle et sur le changement qu'opérerai l'affiliation du Libre en un mouvement de société.
Car finalement peut-être que faire ce qu'on peut là où on est, sans s'occuper du grand tableau, sans essayer de prendre en considération d'autres pratiques que les miennes et en me disant que d'autres font comme moi dans leurs domaines de prédilection sera suffisant pour que le collectif avance. Pour qu'il évolue vers cet idéal de partage du savoir et des ressources et vers cette clarté de fonctionnement qui me semble être ce qui nous rassemblent pourtant.