Le Libre est un outil de maîtrise technologique, a-t-il des limites ?

Qu'en est-il d'un Libre qui se passerai de l'informatique et des réseaux ?

 

L'article est agrémenté de quelques images du film The Nanook Incident.

Introduction :

La conférence, d'où est tirée cet article, s'est déroulée lors de la soirée Musique Libre !, le 13 mai 2014 au festival Avatarium à Saint-Étienne. Cet article est l'occasion pour moi de construire plus précisément la réponse que j'ai pu apporter à ces deux questions lors de la-dite conférence.

Le thème de cette édition du festival était « La Machination » et cela m'a donner l'idée de poser la question des limites du Libre. Plus exactement, quelles sont les limites du Libre en tant que mouvement de société ?
En effet la phrase : « Le Libre est un outil de maîtrise technologique, a-t-il des limites ? » pose comme base que le Libre est, dans sa définition première, un outil de maîtrise technique et technologique. Mais quand je parle du « Libre » avec une majuscule (ce que je ferai souvent dans cet article), j'induis plus qu'un simple logiciel libre ou qu'une simple licence libre, mais un mouvement. Une chose qui rassemble plus que du code et du copyleft, mais qui rassemble aussi des personnes et des pratiques très variées les unes des autres et qui sont toutes des représentations éthiques, militantes, culturelles et économiques du Libre.
Cette première question est donc celle du constat des limites.

La seconde question : « Qu'en est-il d'un Libre qui se passerai de l'informatique et des réseaux ? », est une manière de dire : « Le Libre et l'informatique c'est la base, et si maintenant on pensait à comment appliquer l'idéologie Libre dans les autres domaines de la société ? »
L'idéologie Libre est, rappelons-le, basée sur le partage, l'égalité, la liberté individuelle, la mutualisation des moyens, une certaine simplicité de mise en œuvre (les licences sont des outils simples à utiliser par exemple) et surtout une notion qui est aujourd'hui absente du paysage intellectuel : le bien et le mal.
Dans l'idéologie Libre, le bien et le mal peuvent être défini et c'est ça qui en fait une idéologie, rien de plus. De manière simple : que l'utilisateur contrôle son outil c'est bien mais que l'outil contrôle son utilisateur c'est mal, on est tous d'accord là-dessus.
Il est aujourd'hui rare qu'une chose permette de se positionner aussi radicalement sans être entacher de tellement de contre-exemples qu'on ne soit plus sûr de rien, sauf que finalement tout ça se soit complètement subjectif. Car le Libre tombe juste à cause de son pragmatisme sans faille.

Cet article, comme la conférence d'origine, sera donc découpé en deux parties, la première s'attachera à montrer les limites du mouvement Libre.
Et la seconde tentera d'imaginer les formes que prendrait un tel mouvement s'il n'était pas rattaché au monde de l'informatique et des réseaux dans le but de faire voler en éclat ses limites. Imaginons l'idéologie décrite plus haut et appliquons-là à des domaines politiques, économiques ou culturels pour voir à quoi cela pourrait ressembler.

A noter que la conférence originale comportait une partie supplémentaire d'introduction au Libre (une petite histoire du libre, un aparté sur Richard Stallman et des précisions sur l'open source et le domaine public) que je ne reprendrai pas ici. J'ajoute également que les références au droit d'auteurs se feront par rapport au droit d'auteurs français et que certains points ou exemples seront susceptibles de varier s'ils sont analysés via le droit d'auteurs d'un autre pays. 

Le Libre est un outil de maîtrise technologique, a-t-il des limites ?

Le postulat de départ de cette partie est donc que le Libre est un bon outil de maîtrise de la technologie, ce qui est après tout ça fonction première. Mais que c'est un mouvement qui a pourtant de nombreuses limites, voyons-en quelque-unes.

- Les limites de l'informatique :
Les premières limites du Libre en tant que mouvement sont bien sûr liées aux limites de l'informatique d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas de nombres de polygones ou de vitesse de connexion, mais du fait que pour de nombreuses personnes l'informatique est encore un domaine très mal connu.
Face à cela le Libre, en tout cas sa facette informatique, est encore aujourd'hui une préoccupation de spécialistes. Pour exemple, rien que l'installation d'imprimantes ou de scanners peut rester encore à l'heure actuelle problématique sur un système libre.

De même que des questions comme la neutralité des réseaux ou les libertés numériques (l'interopérabilité, la protection des données personnelles, le respect des droits des salariés sur le net et la libre circulation des données scientifiques) qui devraient être des débats citoyens au même titre que la constitution européenne ou le mariage pour tous, continuent à n'être que des questions « réservées » à des spécialistes.
Des spécialistes : informaticiens, développeurs ou simples utilisateurs curieux, qui, malgré tout leur travail de communication peinent à intéresser la masse restante des citoyens sur ces sujets.
Cela est le résultat d'une situation simple : les militants du Libre et les militants des questions citoyennes relatives au numérique ne sont qu'une et même masse de personnes. Non pas qu'il faille faire parti de l'un pour être dans l'autre de manière consciente mais que l'idéal derrière l'un renvoie quasiment automatiquement à l'idéale de l'autre.
Les personnes que j'appelle les militants sont celles qui sont engagés activement dans ces idéaux, pas celles qui en sont de « simples usagées » (même si être un simple usagé, c'est déjà être engagé pratiquement).

Et ce cercle militant reste limité par le mysticisme entourant malheureusement encore le numérique et les nouvelles technologies.

- L'isolement entre les libristes :
Il peut paraître étonnant de mentionner le fait que les libristes représentent une masse dont tout les membres soient isolés les uns des autres.
C'est pourtant en parti le cas.

Les libristes sont isolés les uns des autres par leurs usages multiples et leurs créations (qu'elles soient logiciels, plastiques ou de quelques autres natures). On pourrait rassembler théoriquement les utilisateurs d'une même licence en ce disant qu'ils doivent avoir des atomes crochus, car, rappelons-le, les licences déterminent chacune un sens, une grille de lecture et de pratique de la philosophie du Libre. En pratique ça n'est pas le cas : les utilisateurs de licences peuvent avoir toutes sortes de raisons d'utiliser telle ou telle licence.
L'un des exemples les plus évident concerne la clause « non-commercial » des licences Creative Commons. Cette clause peut-être interprétée comme la volonté d'interdire toutes utilisations à but lucratif en y sous-entendant : « Je ne veux pas qu'on me vole ma création. » ; en faisant ça elle peut aussi sous-entendre « Ma création ne doit pas être une marchandise. ». Ces deux sous-entendus dénotent de deux visions du monde opposées, dans la première la création est une marchandise qui doit financer son créateur alors que dans la seconde la création ne doit jamais être considérée comme une marchandise.

Les licences libres, instruments de diffusions, ne sont pas des instruments de rassemblement des libristes car elles sont une manifestation de leurs pratiques ; et leurs pratiques sont toutes différentes.

Les licences libres reposent pourtant sur un socle commun celui de l'usage et du partage pour nous et nos proches, ainsi que sur la paternité. Je peux jouir de telle création, je peux librement la partager avec mon voisin et je dois toujours permettre d'en retrouver l'auteur original.

Et c'est là que nous retrouvons notre notion du bien et du mal : ce socle communs des licences libres, c'est nos usages, ce qui nous rassemble, c'est la bonne manière de diffuser une création à l'heure d'aujourd'hui.
Mais là où avoir le choix entre deux ou trois licences permet de maintenir une certaine simplicité pratique, la multitude des usages a entraîné la création d'une multitude de licences, ce qui rend difficile la possibilité d'un rassemblement des diverses visions du Libre que défendent ces licences. Cela complexifie énormément l'accès aux licences, car plus il en existe plus il est difficile de faire son choix, à moins qu'on ne se rabatte par facilité sur les plus utilisées. Quitte à prendre le risque que les moins utilisées ne finissent par disparaître complètement.
La diversité, d'usages et de mode de pensées, inhérente à la philosophie du Libre se transformerai alors en une diversité d'usages portant tous la même pensée et cette pensée deviendrai ainsi un standard. Standard qui serait alors obligatoire pour être reconnu Libre.

Sur tout cela, les libristes ne s'entendent pas entre eux. C'est la première raison de leur isolement. On peut encore ajouter les différentes pratiques (code, art, objets physiques, etc) qui elles-même divisent, dans une certaine mesure, les utilisateurs et leurs propres utilisations des licences. Par rapport à cela, on peut noter que les développeurs en tant que masse ont tendance à ne s'intéresser qu'a l'évolution de leurs pratiques, ce qui ne serait pas un problème s'ils ne représentaient pas une très grosse partie des libristes. Leurs pratiques ont donc tendance à créer une norme qui ne correspond pas à l'ensemble des domaines libristes. Ce qui, à terme, pourrait limiter ou empêcher le développement de nouvelles pratiques.

Le second point renforçant l'isolement entre les libristes est une chose qui n'est pas spécifique au Libre, mais qui se retrouve dans la plupart des organisations collectives. Il existe un certain décalage entre le travail sur le terrain et le travail de réflexion sur le mouvement. Le travail sur le terrain est spécifique à l'action, l’événement, etc ; tandis que le travail de réflexion voit « plus large » et donc voit les limites de certaines actions.
Pratiquement c'est une question de revendications et de soutien qu'un tel groupe de libristes apporterai à telle ou telle action d'un autre groupe de libristes. Et de communiquer beaucoup sur cette unité de sens des actions de ces deux groupes. « On est des groupes distincts mais on va dans la même direction ».
Le Libre me semble particulièrement touché par ce problème, car c'est un mouvement qui prône le partage et qu'il est étrange de ne voir le partage entre libriste ne se manifester que lors d'actions spécifiques et non sur le plan éthique et philosophique des actions développées indépendamment par les libristes ou les groupes de libristes.

L'idée, ou l'éthique, la philosophie, la morale, quelque soit le mot que vous préférez employer renvoi à la question de l'ambition du Libre, c'est-à-dire : jusqu'où ça peut aller ?
Une certaine illusion du partage maintient les libristes dans la satisfaction que le Libre puisse actuellement être déjà aller « assez » loin.
Est-ce le cas ou pas ? Je ne sais pas, mais cela reste aussi un facteur qui produit de l'isolement entre les libristes ou entre les groupes de libristes (associations, SCOP, collectifs, etc).

Il y a une explication « historique » à cet état de fait. Il s'agit de la culture d'entreprise qui, depuis le début, fait partie de l'ADN du Libre. En effet la culture d'entreprise encourage certains types d'échanges et de projets communs, clairement délimités. Tout en maintenant une certaine distance entre les participants de manière à écarter tout débats éthique ou philosophique car les entreprises qui sont partenaires, ne sont pas plus que des entreprises poursuivant chacune un but propre et distinct.
Associé cela au pragmatisme pratique inhérent au Libre vous obtenez la situation décrite plus haut.

Bien entendu il existe des contre-exemples, notamment les actions mené de concert par Framasoft et la Quadrature de Net, mais ceux-ci sont finalement rare car ils nécessitent pour cela des organisations déjà très développés.
Reste le but commun à atteindre, la manifestation simple de l'idéal qui pourrait rassembler les libristes pas seulement sur leurs projets mais sur le sens de leurs actions.

- S'étendre aux matériels et aux matériaux:
Le Libre a encore du mal à toucher la propriété intellectuelle contenue dans les objets physiques.
Les objets sont porteurs de propriété intellectuelle, par exemple une chaise est un objet qui a une définition, une idée qui l'a définie (un socle avec des pieds et un dossier). Une chaise est un objet physique qui peut être donnée, prêtée ou vendue. Enfin une chaise possède des propriétés propres qui la rendent reconnaissable (un certain nombre de pieds, une certaine forme, une certaine texture, une couleur, etc), et ces propriétés qui appartiennent à la définition d'une chaise bien spécifique pourraient être libres.
Mais bien souvent ces propriétés, ou les propriétés intellectuelles contenues dans une chaise, sont protégées pour éviter la copie. Car quelle pourrait-être la valeur d'une chaise, admettons de Philippe Starck (designer français de renommée internationale), si celle-ci pouvait être fabriquée et vendue par toutes les enseignes et tous les designers du monde ? 
La protection de la propriété intellectuelle contenu dans les objets est donc un moyen de faire monter ou descendre leur prix en donnant la possibilité aux fabricants de contrôler leur rareté.
A titre d'information, ce n'est pas le droit d'auteur ou le copyright qui est utilisé pour ce type de protection mais les brevets industriels.

Et le Libre là-dedans vous aller me dire. Hé bien le Libre permet de monnayer les objets physiques tout en libérant ses propriétés (notez l'analogie que je fais entre les propriétés physiques d'un objet, à ne pas confondre avec sa définition, et les propriétés intellectuelles contenues dans l'objet).
Mais un simple constat permet de voir que ce qu'il manque au Libre pour s'imposer dans ce domaine est la compétitivité. Autrement dit que les entreprises libres (les SCOP par exemple) soient industriellement compétitives vis-à-vis des autres. Mais sa philosophie ne s'appuie pas principalement sur cette idée. Car à la confrontation, Le Libre a choisi le partage.

Petit aparté sur la libération des chaînes de production, car libérer les objets c'est bien, mais libérer les machines qui fabriquent les objets c'est mieux.
C'est un domaine dans lequel le Libre a fait un grand bond en avant avec l'impression 3D. Mais l'impression 3D reste, comme les domaines du Libre liés au numérique, un domaine de spécialistes. Et cela fait que le mythe de l'imprimante de foyer est un rêve qui s'éloigne de plus en plus d'une application pratique.
De plus la libération des chaînes de productions passe nécessairement par la libération de la propriété intellectuelle des objets car sinon comment fabriquer soi-même des objets s'ils sont verrouillés et ainsi réservés uniquement à ceux qui payent pour pouvoir les fabriquer ?

- Valoriser les création physiques du Libre :
Le Libre a du mal à mettre en valeur ses productions, non pas car elles seraient intrinsèquement de valeur moindre, mais car elles subissent, de fait, les mêmes contraintes de mise en valeur que les productions non-libres.

Le libre rend ainsi compte de la difficulté qu'il y a à donner une visibilité suffisante à ses productions.
La production d’œuvres libres sur internet est immense et s'il est difficile d'en avoir une vision globale, il est encore plus difficile de faire le tri dans la masse de ce qui est diffusé chaque jour.
Face à cela les diffuseurs traditionnels (radios, magazines et chaînes de télévision principalement) font la sourde oreille. Eux qui ont les moyens de sélectionner des contenus et de les mettre en valeur (selon leur propre ligne éditoriale). Pourquoi ne le font-ils pas ? Tout simplement car le Libre, avec le mode de gestion des droits qu'il suggère et avec les contrats d'usages que sont les licences, ne rentre pas dans les cases que ces structures ont établies pour différencier l'amateur du professionnel, et ainsi leurs ferment délibérément les canaux de diffusions. En France, il est par exemple impossible d'être diffusé à la radio si on est pas un musicien sociétaire de la SACEM (Société des Auteurs Compositeurs et Éditeurs de Musique), et vu que la SACEM ne reconnaît pas l'utilisation des licences libres (qui sont légalement utilisables par les musiciens), cela conduit au fait que les musiques sous licences libres ne peuvent pas être diffusées à la radio.

Cette question de la diffusion est importante car elle touche toute production dans n'importe quel domaine en impactant sa visibilité. Mais la diffusion touche aussi un autre point qui est décisif dans la valorisation d'un travail ou d'une production : sa monétisation.

Les œuvres libres, privées des canaux de distributions traditionnels, sont donc mal engagées sur le chemin de la monétisation. Car si des organismes spécialistes de la diffusion et même des diffuseurs financés par les états ne savent pas comment faire rentrer le Libre dans leurs cases, comment un particulier ou un entrepreneur pourrait-il y arriver ?

Personne ne croit à la possibilité de monétiser une œuvre dont on peut par ailleurs utiliser librement. J'emploie le mot « croire » car il s'agit surtout d'une histoire de croyance et de superstition. Un CD audio peut être vendu mais la musique contenue dessus peut être en même temps libre, en quoi cela serait-il un problème ? De la même manière qu'a été prévue la mort du CD, le vinyle est sensé avoir disparu de la circulation alors que c'est un support physique de diffusion de la musique qui est encore très largement utilisé et qui dans certains cercles n'a jamais disparut (pour la musique électronique par exemple).
Cette croyance pourrait être désamorcée en ayant un précédent, mais pour l'instant le Libre ne peut réalistement pas revendiquer le succès de la monétisation d'une de ses productions. Car mis à part le développement de certains logiciels libres, qui sont eux sont tout à fait rentable, il n'y a pas d'exemple d'objet physique (genre un CD audio) qui ait réussi cela à une échelle suffisamment importante.

Ici s'arrête l'énumération des limites actuelles du Libre que j'ai pu observer. D'autres doivent exister et d'autres existeront sûrement dans le futur, cet article ne se prétend pas exhaustif à ce sujet, il n'a vocation qu'a nous les rappeler brièvement.
Nous allons maintenant entrer dans phase prospective de l'article en nous demandant comment le Libre se manifesterait-il s'il se passerai complètement de l'informatique et des réseaux, et s'il pourrait ainsi dépasser certaines de ses limites.

Qu'en est-il d'un Libre qui se passerai de l'informatique et des réseaux ?


Imaginons à quoi ressemblerai le Libre si on souhaiterai qu'il ne soit plus fondu avec l'informatique, le numérique et les réseaux. Pour cela j'ai tablé sur l'incarnation du Libre à travers trois champs : le politique, l'industrie et l'art. En appliquant ces champs à des formes d'organisations classiques (partie politique, organisation non gouvernemental et mouvement artistique) pour plus aisément sortir des « réflexes numériques » avec lesquels on explique habituellement le Libre et pour toucher d'autres publics (tout aussi spécifique cependant) que les « spécialistes » en numérique.

- Le Libre en tant que parti politique :
Imaginer le Libre comme si c'était un parti politique est sûrement une manière un peu limitée de présenter les possibilités du Libre dans le contexte politique, mais n'ayant pas trouver d'autres formes politiques aussi emblématique nous allons nous en contenter.

Bien construire et réfléchir le programme d'un tel parti prendrait du temps. Ici nous allons voir les idées principales que le Libre défendrait et du pourquoi il les défendrait.

En tant qu'outil permettant que l'utilisateur prenne le contrôle, l'un des combat du Libre pourrait être de redonner aux citoyens le contrôle sur leur système électoral en proposant de nouvelles manières de voter prenant en compte les votes blanc et les abstentions par exemple. Car comme les licences ont été créées pour permettre un usage déjà établi (la copie sur internet), l’abstentionnisme et le vote blanc sont deux « usages » très pratiqués dans notre système électoral actuel et donc, ils doivent être intégré au processus pour que tout les citoyens, qui aujourd'hui pratique l'abstention ou le vote blanc ne soient plus ignorés du système « traditionnel ». On reste donc strictement dans le cadre des pratiques libristes : un pragmatisme d'usages qui profite à tous.

L'un des modes de fonctionnement du Libre englobe deux idées complémentaires : la mutualisation des moyens et le fait de construire pour pérenniser. Ces deux notions font écho à d'autres notions qui sont bien visibles dans certains cercles politiques : l'économie sociale et solidaire, et l'écologie et le développement durable. Sur cela je n'ai pas vraiment de quoi développer plus, ces notions se « font écho » et un rapprochement de ces modes de pensées paraît logique et pragmatique. Il s'agit aussi, plus simplement, de faire remarquer que le Libre possède le potentiel pour envisager l'économie et l'industrie de manière différente et innovante.

Sur le chômage, l'emploi et les aides sociales, trois questions assez codépendantes, le Libre serait, je pense, un partisan de solutions radicales, qui simplifieraient et ouvriraient les usages et qui, en même temps, seraient d'un assez grand individualisme pragmatique. Par exemple, l'idée du revenu de base, qui simplifierai le système d'aides sociales (tout le monde reçoit une somme fixe tous les mois), qui permettrait que chacun travaille selon ses envies/besoins et qui mettrait le citoyen devant l'obligation de savoir gérer son porte-feuille car en cas de coup dur pas d'autres aides financières possible de l’État. Responsabilité, mutualisation/partage, égalité et pragmatisme : tout les ingrédients du Libre. Ça reste un exemple de lecture d'une mesure adaptée à une philosophie, il peut y en avoir d'autres, mais comme précédemment il s'agit aussi de montrer que le Libre est un mouvement profondément politique et économique. 

Dans un soucis d'égalité et de partage, des notions qui sont concrètement pratiquées dans le versant numérique du Libre, l'égalité des droits pour tous les humains quelque soient leurs genres est un sujet sur lequel le Libre serait présent. Après tout, dans l'incarnation numérique du Libre les humains ne sont pas nécessairement genrés, pourquoi devraient-ils nécessairement l'être au niveau de la loi et des droits ? « Les droits de l'Homme et du citoyen » ne pourraient-ils pas être « Les droits de l'Humain et du citoyen » ?
Ce n'est pas un combat de premier plan pour le Libre, mais c'est une continuation de sa logique de partage et d'égalité. Et si cette logique à un sens et une importance, il faut, à mon avis, l'appliquer. 

Pour terminer ce « programme fictif et incomplet du parti Libre » parlons brièvement éducation. Je n'ai pas vraiment connaissance d'idées ou de courants dans ce domaine croisant la philosophie du Libre, une piste peut sans doute exister dans l'éducation populaire, qui est une réforme d'éducation mise au point dans les années 50 et qui se base sur l'apprentissage critique des connaissances. Dans le but, non seulement d'engranger du savoir mais aussi de contrôler ce savoir comme un outil (ce qui est un lien évident avec le Libre). Je l'indique avant tout à titre informatif n'ayant pas étudié la question plus en avant.

Comme vous avez pu le constater je n'ai placé ce parti fictif dans aucun grand courant politique actuel car des mots comme « être de gauche » ou « être de droite », ont aujourd'hui perdu une grande partie de leur sens politique, philosophique et éthique. Mais même cela mis à part, je pense, qu'un parti Libre serait, par nature, opposé à une classification de ce type qui réduirai considérablement ses actions et sa pensée.

Enfin je n'ai volontairement pas abordé ici les facilités et les questionnements qu'apporteraient les pratiques libres du numériques appliquées, notamment, au débat citoyen. Je ne l'ai pas fait pour rester dans mon sujet, c'est-à-dire : se passer du numérique et des réseaux. Mais toutes sortes de mesures pourraient bien sûr être imaginées dans ce sens.

- Le Libre comme dépôt universel des sciences et techniques :
Comme je l'ai déjà fait plus haut dans cet article, je vais ici aborder un sujet dont je ne suis pas spécialiste. Je vais donc brosser un tableau assez général et de fait j'imagine assez lacunaire.

Le Libre pourrait s'incarner dans une ONG (Organisation Non-Gouvernementale), un dépôt des sciences et techniques. 
A la manière des savoirs dans Wikipédia, les entreprises et les inventeurs y déposeraient leurs trouvailles de manière à assurer leur paternités et leur droit moral dessus tout en permettant à tout un chacun de s'en servir pour ce qu'elles sont : des outils facilitant la vie des humains. 

Cet organisme (association ou coopérative) serait donc comparable aux organismes nationaux ou internationaux de gestions des brevets. A ceci prêt qu'il serait beaucoup moins compliqué à gérer car les licences libres n'ont pas de limite de temps (hors élévation dans le domaine public) et que nombres d'entre elles ont une valeur internationale (ce qui n'est pas nécessairement le cas des brevets). 
Le gros du travail serait plutôt celui de la classification des dépôts et la formation sur leur utilisations a fournir aux exploitants.

L'intérêt d'un tel organisme, outre la libération des brevets (si on peut appeler ça comme ça), serait surtout d'offrir au Libre une interface avec les entrepreneurs petits ou gros et avec les multi-nationales en jouant sur leur terrain et en les encourageants à utiliser, dans un premier temps, des ressources libres pour ensuite en libérer à leur tour dans un second temps. 
Et surtout cela serait l'opportunité de communiquer plus sur ce qu'il est possible de faire, ce qu'il est impossible de faire et de comment le faire.

Aller plus loin supposerai, pour le Libre, d'arriver à altérer la manière dont fonctionnent les entreprises d'aujourd'hui (en gros ne plus penser uniquement en terme de bénéfices). Clairement on en est pas encore là, pourtant certaines formes entrepreneuriales permettent de mettre en pratique des principes libres, les SCOP par exemple (déjà citées ci-dessus), car le fait pour un salarié d'être au contrôle de son entreprise et d'en partager de manière égalitaire ce contrôle avec ses collègues est à la fois très gratifiant et à la fois très responsabilisant (envers ses clients et envers la compagnie elle-même).
On l'a vu dans les limites du Libre, s'étendre aux matériels et aux matériaux est encore difficile pour le Libre. C'est pour cela que j'ai choisi d'imaginer un organisme qui puisse être assimilé à un Wikipédia ou un Archive.org, car ce « petit » pas serait un début tout à fait faisable autant sur le plan des moyens à déployer que sur les idées à transmettre et qu'il pourrait surtout centraliser, au moins partiellement, les initiatives que le Libre déploie un peu partout pour toucher le matériel et l'industrie.

- L'Art Libre comme mouvement d'art contemporain :
Pour finir ce petit tour d'horizon des possibles mouvements Libre nous allons maintenant voir ce que signifierai que le Libre soit un mouvement d'art contemporain.

Si le Libre était un mouvement d'art, on pourrait naturellement l'appeler l'Art Libre. Ce nom viendrait directement d'une licence libre faite pour les œuvres d'art (mais pas uniquement) : la Licence Art Libre créée par Antoine Moreau.

Dans le monde de l'art, il faut savoir qu'il n'y a plus de mouvement artistique depuis la fin des années 70 et que depuis cette époque l'art contemporain est du point de vu historique une espèce de « flou artistique ». L'Art Libre en tant que mouvement d'Art bouleverserait cela et permettrait l'établissement de nouveaux idéaux artistiques. Comme en ont eu avant les grands mouvements artistiques d'avant-gardes du XXème siècle, par exemple le mouvement Futuriste, dont l'idéal était le progrès technique symbolisé par la vitesse, ou le Groupe ZERO et la renaissance spirituel qui le portait alors que la seconde guerre mondiale venait d'être terminée. Ces idéaux qui ont maintenant complètement disparut de l'art mais aussi du monde politique et qui restent limité à quelques essais philosophiques.

L'Art Libre pourrait revendiquer une filiation très ancienne, remontant à la Grèce antique. Chez les grecs de cette époque les artistes n'étaient pas considérés comme des « créateurs » mais comme des « messagers », car ils recevaient les paroles des dieux et les traduisaient pour les humains. Cette notion d'un artiste qui ne créée pas son œuvre du néant mais qui en reçoit les principes d'ailleurs est, en effet, très proche du principe de création d'une œuvre d'art libre. Le Libre permet et admet que l'artiste n'est pas un démiurge qui créée à partir de rien, mais que chaque nouvelle création s'appuie sur les créations passées, autant par inspiration que par réutilisation de principes, matériaux ou techniques. Et c'est pour cela que le Libre permet la libre diffusion et, avec des licences permissives, permet le sampling et la réutilisation d’œuvres pour en produire de nouvelles.
Historiquement dans le Libre, c'est bien sur l'usage qui a conduit au développement de cette vision de l'artiste « messager » et pas l'inverse.
Pour autant l'Art Libre, dans la forme qu'a le Libre actuellement du moins, ne mettrait pas l'auteur/artiste de côté comme un simple messager, mais tiendrais compte de la paternité de l’œuvre pour identifier les messages que fait passer l'auteur par lui-même dans son travail. L'idée qu'un propos de l'auteur puisse être développé et exprimé dans son œuvre vient directement de la Renaissance, c'est en fait l'une des caractéristiques principales de cette période historique : le changement du statut de l'artiste, de celui de messager à celui d'auteur.
L'Art Libre permet à ces deux états de l'artiste d'être réunis en une forme plus complète : l'artiste possède un propos propre que ses œuvres traduisent et expriment, mais ses œuvres sont aussi issues du terreau commun d'idées, de formes, de matériaux et de techniques libres et appartenant à tous.

Ce mouvement artistique hypothétique pourrait être aussi rattacher à l’International Situationniste, mouvement d'avant-garde des années 1960 mené par Guy Debord, prônant l'artiste libre, un art libre (au sens de liberté, mais l'analogie de terme reste pertinente) et porteur de l'idéal révolutionnaire ayant conduit à Mai 68, refusant aussi la propriété intellectuelle. Le Situationnisme a aussi tenté d'élever la vie au rang des promesse de l'art, un défi qui a ensuite été revu à la baisse par un autre mouvement des années 60 : Fluxus.
Pour Fluxus l'art c'est la vie. Oui mais la vie sous copyright. 
Les mouvements artistiques d'avant-gardes du XXème siècle se sont toujours montés en révolte vis-à-vis d'autres mouvements ou d’événements, l'Art Libre se révolterait lui contre Fluxus et son copyright de la vie. Contre le fait que tout soit de la même valeur (on retrouve se rapport à la moralité dont je parlais au début) car il y a de l'Art Libre et de l'art pas libre (donc quelque part de l'art mineur). 
L'Art Libre se révolterait enfin contre la postmodernité tout entière dans laquelle nous baignons depuis la fin des années 70. 
Je ne vais pas développer plus sur la postmodernité (ce « flou artistique » dont je parlais plus haut) car cela prendrait trop de place dans un interlude centré sur l'histoire de l'art qui est déjà assez long et sur lequel j'ai essayé d'être synthétique. 
L'Art Libre aurait donc la possibilité de devenir un courant artistique à part entière de manière historiquement légitime (ce qui n'est pas donné à tout le monde) et d'une manière qui exploiterait tout à fait ses principes éthiques et philosophiques.

Enfin il faut ajouter le fait que les œuvres sous licences libres induisent un rapport, un lien entre l'auteur et le spectateur. L'auteur transmet l’œuvre et est responsable des sens qu'elle porte. Et le spectateur par son attention fait l’œuvre et la rend opérante, mais il devient aussi responsable de sa propre utilisation de l’œuvre.
Cette double responsabilité de l'auteur et du spectateur envers l’œuvre et l'un envers l'autre est ainsi au cœur de la connexion entre un artiste libre et son spectateur.

Voici qui termine cette partie consacré aux manifestations possibles du Libre hors informatique et réseaux numériques. Comme je l'ai souligné en introduction, il existe sans doute d'autres formes possibles, je pense à une théorie économique globale par exemple (si ça intéresse des économistes), et sûrement des formes plus souples et nouvelles que celles dont j'ai parlé (encore qu'un mouvement artistique soit plutôt une forme souple). 

Conclusion

En conclusion, on peut dire que le Libre a trois limites principales : la difficulté de rassemblement (de liens), la prise sur le matériel et la monétisation. De ces trois limites les deux premières restent franchissable à condition pour le Libre de s'incarner dans le monde physique de manière peut-être plus classique et identifiable. Et ainsi pouvoir toucher les personnes sur d'autres plans que seulement l'informatique et le numérique. 
La monétisation reste une fausse limite dans le sens où il n'y a pas d'exemple de réussite notable ou, à l'inverse, de contre-exemple de projets de large envergure ayant fait naufrage pour l'unique raison qu'ils étaient libres.
On a pu voir enfin que le Libre possède une éthique et une philosophie qui pourraient potentiellement emmener les libristes très loin.


Liens :

- Le site web d'Avataria, l'association qui organise le festival Avatarium : 
http://www.avataria.org/spip/index.php 

- La page Wikipédia du logiciel libre (bases du mouvement libriste) :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Logiciel_libre

- Sur les limites possible d'un « Parti Libre », un article sur le Parti Pirate :
http://ploum.net/et-si-on-tuait-le-parti-pirate/ 

- Une licence à usage collaboratif (utilisable par les SCOP par exemple), la Peer Production License :
http://p2pfoundation.net/Peer_Production_License 

- Des informations sur l'éducation populaire via la SCOP Le Pavé :
http://www.scoplepave.org

- La page Wikipédia sur la Postmodernité :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Postmodernité