L'Art Libre : Comment ça se passe ?

 Mis à jour le 23 mai 2013

1/ La base pratique :

Le Libre est une philosophie issue de l'informatique et du web, qui une fois appliquée au monde réel se révèle souvent inutile et incongrue. La base réflexive de ce texte va être de clarifier les rapports entre les pratiques libristes et les pratiques plastiques et artistiques.

Le Libre enjoint un auteur à libérer son œuvre, c'est-à-dire à en permettre au moins la jouissance et la transmission libre. Ainsi l'auteur d'un livre sera enjoint à diffuser son texte sous licences libres sur internet ou imprimé et cet effort de mise en commun de son travail le fera entrer dans le Libre.
Un musicien sera, de la même manière, enjoint à diffuser ses morceaux/albums sous licences libres que se soit en libre téléchargement ou sur support physique (cd, vinyles, etc).

Mais le Libre est comme un oignon, plus on s'y investit et plus on se « libère », et libérer le résultat de son travail n'est que la première marche de l'escalier. Un développeur qui libère le code de son programme à fait un pas dans la direction Libre, mais il lui reste du chemin à parcourir. Par exemple il pourrait se mettre à n'utiliser que des outils libres pour travailler (langages, moteurs, web-services, api, etc) et il aurait encore avancer d'un pas dans la direction du Libre.
En avançant plus loin et de manière plus extrême il pourrait ne se servir et ne jouir que de contenus libre autant pour son travail que pour ces loisirs. Il n'y a qu'une personne comme Richard Stallman pour en arriver là mais il démontre par l'exemple que c'est possible.

Pour les artistes c'est la même chose : un musicien qui libère son morceau c'est bien, un musicien qui enregistre, mixe et master sa musique uniquement avec des logiciels libres va être, par définition, « plus libre ».
Pour un peintre les choses ont l'air plus compliquées, en vérité elles ne le sont pas beaucoup plus, car malgré ce qu'on veut nous faire croire dans la peinture il y a de la propriété intellectuel, hé oui !
Donc le peintre peint sa toile et lors de ses expositions, sur le cartel il indique la licence sous laquelle l'œuvre se trouve. Avec ce simple geste il créé une connexion avec le spectateur, cette connexion lui spécifie le cadre dans lequel il va pouvoir jouir de l'œuvre : il va au minimum pouvoir en jouir et en transmettre l'idée ou le sentiment. Réutiliser pour lui-même ou les autres l'idée et le sentiment.

Car dans les œuvres d'arts plastiques la propriété intellectuel est placé dans l'association du support de l'œuvre et de son idée/sentiments. Par exemple une toile représentant deux bougie allumées peintes de manière photo-réaliste avec un cadrage particulier (Gerhard Richter, Deux bougies, 1982). Cette toile ne peut être vue sans autorisation (de l'utilité des musées), elle ne peut être prise en photo (de l'utilité des catalogues d'exposition) et elle ne peut être reproduite autrement que par la citation ou la parodie.

1982


Si vous avez cliquez sur le lien des Deux Bougies vous pouvez constater que la page officiel de cette œuvre de Richter nous révèle plus qu'elle ne le souhaite : on peut y voir l'image de la peinture (donc elle s'est copiée sur votre ordinateur) et en bas du site figure la mention « Tous droits réservés », donc tous les droits sont réservés. Je peux la regarder (car ça le code de la propriété intellectuelle le permet), mais puis-je la copier ? Si je peux la copier je peux l'imprimer (autre forme de copie) et la distribuer dans la rue ? Si je peux la regarder je peux l'afficher dans un bar ? Dans une école ? Je peux la repeindre et exposer ma peinture ? Autant de questions qui n'ont pas réponses simples. 
Prise strictement la mention « Tous droit réservés » pourrait aussi vouloir dire que je n'ai, en fait, pas le droit de voir cette image. Problème, elle s'est déjà copiée sur mon disque dur !
Bref il y a comme une incohérence.
Remarquez que je n'ai limité mes questions qu'à des usages non-commerciaux, cela pour montrer qu'avec cette mention apposée « à l'arrache » sur un site on peut faire ce qu'on veut, ou plutôt on ne peut pas faire ce qu'on veut.

2/ A moins que ça ne soit l'inverse :

On en arrive à une question importante du Libre : le respect du spectateur et la légalité du droit d'auteur.

En France le droit d'auteur à une importance primordial dans la manière dont sont considérés les auteurs, le droit d'auteur est perpétuel, inaliénable et imprescriptible, il donne à l'auteur tous pouvoirs sur sa création (droit morale). 
Ce qui est intéressant c'est que dans la pratique les auteurs n'ont qu'une envie c'est celle de refourguer leurs droits à droite ou a gauche, par exemple il donneront leurs droits d'exploitations à des sociétés de productions, leurs droits à être rémunéré à des sociétés de gestions de droit d'auteurs (ce sont ce qu'on appel les droits d'usages) et bien souvent les seules choses qu'ils garderont pour eux sont l'idée/le sentiment et les techniques qu'ils utilisent pour parvenir à leurs fins.
De manière incohérente ces mêmes auteurs seront très souvent pour la diffusion de leur œuvres, promptes à dire que « le piratage, ils s'en foutent » et que l'important est que les spectateurs jouissent de leur œuvres.
L'exemple est celui du peintre qui expose dans une galerie associative, les spectateurs prenant des photos seront peut-être tolérés mais lorsqu'il exposera dans une galerie « professionnel » ça ne sera plus le cas, enfin quand l'œuvre sera exposée en musée, il n'en sera même plus question.
Il en est de même avec les photographies de ses peintures que met le peintre sur son site web.
Tout cela ne serait pas un problème si tout le monde n'avait pas d'appareil photo dans son téléphone et d'ordinateurs relié à internet, mais la réalité est là et rien qu'en allant sur un site web nous dupliquons le contenu qui s'y trouve.
Aujourd'hui la mention « Tous droits réservés » dont nous parlions plus haut place le spectateur dans l'illégalité, dans le piratage.
On pourrait dire que face aux usages actuels, les auteurs incitent les spectateurs au piratage, les incite à bafouer leurs droits en diffusant (ou en laissant diffuser) du contenu qui n'est pas pensé pour être utilisé mais pour assurer du droit d'auteur (de la paternité, de la rémunération, etc).

Le Libre, par l'apposition des licences, assure la paternité en liant l'auteur et l'œuvre. Le Libre assure et affirme clairement que l'auteur à tous pouvoirs sur sa création et que ces pouvoirs sont perpétuels, inaliénables et imprescriptibles (le droit morale encore lui). 
Mais, et c'est tout aussi important, le Libre respecte le spectateur en lui donnant les moyens actuels de jouir de l'œuvre dans le cadre fixé par l'auteur.
Il responsabilise aussi le spectateur face aux usages pirates des œuvres. Car si un auteur décide que son œuvre pourra être vue/entendu et partagée mais uniquement dans un cadre non-commercial et sans autorisation de modification et que le spectateur passe outre, alors il devient consciemment un pirate et se place consciemment dans l'illégalité.

Ainsi il s'agit bien de transmettre aux spectateurs l'idée/le sentiments dans un cadre sain (et légal), éthique et humain, ce qui devrait contenter n'importe quel auteur/artiste.
Pour ce rendre compte de la possible portée de la libération d'une œuvre, je vous invite à aller lire cet article de Owni sur le droit d'auteur lié aux zombies et notamment le cas du film Night of the Living Dead de George Romero.

3/ Le sens de la vie par Le Libre :

On a pas mal cerné les choses du coté du droit d'auteur et de la transmission de l'idée/sentiment, nous allons voir ce qu'il en est des techniques plastiques.

Selon le code de la propriété intellectuelle, les techniques de production passent immédiatement dans le domaine publique dés qu'elle sont publiées. Pour éviter cette propagation sans contrôle il existe deux méthodes : la première est le dépôt de brevet et la seconde est de garder sa technique secrète.
Bien sûr les brevets coûtent relativement cher suivant le temps pendant lequel ils sont actifs et le nombres de pays dans lesquels ils sont actifs. Et le secret n'est pas toujours possible à garder si on veut diffuser son travail, par exemple le push and pull en peinture qui est une technique picturale créant un effet de mouvement entre deux couleurs (qui passent alternativement l'une au-dessus de l'autre) comme dans ce 5 (Prints from Wadsworth Atheneum show) de Ad Reinhardt. Cette technique n'est la propriété de personne et tous les peintres peuvent s'en servir comme ils veulent. Et il en est de même avec toutes les techniques qui font les œuvres. C'est pour cela que certains artistes n'ont pas hésité à investir dans les brevet pour s'assurer l'exclusivité de techniques particulières (Yves Klein avec IKB).

5 - Ad Reinhardt

Étrangement nous sommes dans la situation inverse de celle du logiciel : le code d'un logiciel est de la propriété intellectuelle (sa technique) mais ses fonctionnalités (ses idées) le sont très rarement.
Je peux me faire mon propre logiciel de dessin vectoriel, le fait qu'Illustrator soit propriétaire ne m'en empêche pas ; par contre le fait qu'Inkscape soit libre m'autorise à reprendre son code et ces mécaniques ce qui m'évite d'avoir à réinventer la roue.

Et puis il y a bien sûr les auteurs qui, la plupart du temps, ne divulguent pas leurs techniques. Car leurs techniques sont soit trop brouillonnes et « inélégantes », soit qu'elles participent à leur style et à ce qui fait d'eux des artistes reconnus.
La publication de techniques est aussi source de la peur de l'enfermement qu'on les artistes, une fois le modus operandi expliqué la tentation de ne faire plus que le répéter aveuglément devient un risque réel.

Dans le monde du Libre, la notion de base qui nous rassemble est que le partage d'une chose, quelle qu'elle soit, entraîne automatiquement la copie, l'inspiration volontaire ou non, bref le savoir de cette chose. Et que quitte à ce que tout le monde le sache autant qu'il ait le droit de la pratiquer (ce qui nous fait revenir vers la question de la légalité sus-mentionnée).
De plus, il est hautement improbable qu'un auteur X soit rigoureusement le seul au monde à avoir pensé à réaliser l'œuvre Y avec la technique Z. Là-dedans on est bien d'accord que Y et X sont unique au monde, mais la technique ? Le processus de travail ? Qui doit lui-même avoir son lot d'inspirations et de références ? Lui, il est reproductible.
A titre d'exemple le premier vol officiel de la mongolfière des frères Mongolfier en 1783, à en fait été précéder par l'envol de ballons moindres par le brésilien Bartolomeu Lourenço de Gusmão au Portugal en 1709. L'un est considéré comme le père de l'aérostation, de l'idée comme étant une réalité faisable ; tandis que les second sont bien les inventeurs de l'objet appelé mongolfière.
La paternité de l'un n'a pas à empêché les seconds d'utiliser des processus similaires pour arriver à créer un objet particulier.

Il est donc important pour l'auteur libre de documenter son travail, sa peinture peut être documentée comme l'on documente son code. Et plus important encore est le fait de partager librement la documentation sur son œuvre.

La documentation c'est un travail en soit diront certains. Oui, la documentation c'est du boulot, et pour certaines œuvres le travail de documentation de l'artiste serait même beaucoup plus important pour l'oeuvre que le travail de fabrication de l'oeuvre elle-même.
Et tout ça dans le monde du libre est disponible librement.

4/ La documentation libre, fer de lance de l'Art Libre :

Ce qu'il faut bien voir c'est qu'un artiste gagne sa vie de plusieurs manières à la fois. Il performe, c'est-à-dire qu'il peut créer sur demande. Un peintre aura une commande d'un tableau ou d'une fresque, un musicien d'un album, d'une chanson ou d'un concert, etc. Il enseigne, soit de manière continu, soit par le biais d'ateliers ponctuels (workshop). Il intervient pour parler de son travail lors d'événements (conférences, etc). Il vend ses œuvres. Et, entre autres choses encore, touche des droits d'auteurs sur la documentation de son travail.

C'est ici la notion d'Art Libre nous devient utile car si libérer la documentation de l'œuvre fait tout à fait sens vis-à-vis du mouvement de Libre en général, libérer une intervention orale (permettre l'enregistrement et la diffusion du-dit enregistrement par exemple) paraît être du simple bon sens. Ça n'est pas nécessairement le cas, les propos des artistes sur leur travail n'étant libre que si ceux-ci le veulent. Sachant que s'ils ne le précise pas c'est bien souvent la personne recueillant leur propos qui se les appropriera, ainsi le texte d'un artiste anglophone mondialement reconnu disponible sur son site verra sa traduction française non-diffusée ou peu diffusée car faite par un illustre inconnu qui a voulut que « tout travail mérite salaire ».
Une traduction d'Hemingway bien meilleur que celle de Gallimard et vendu une bouché de pain par François Bon fera l'objet de poursuite pour violation des droits d'édition. Bien sur, l'erreur de Mr Bon est d'avoir commercialisé sa traduction (estimant lui aussi, sans doute naïvement, que tout travail mérite salaire). Sa traduction du Vieil Homme et la Mer était vendu 2 euros pièce, pour une quinzaine de ventes au total avant qu'il ne le retire.
Vous voyez l'absurdité de la situation car quoi que de François Bon aurait pu faire (même en diffusant gratuitement sa traduction) il aurait été en tord vis-à-vis du droit d'auteur.

L'enseignement et la performation (j'utilise ce mot barbare pour ne pas créer de confusion avec l'art de la performance) sont en apparence plus difficile à libérer car ce sont des pratiques faites pour engrangé de l'argent, pour vivre (on peut les exercer gratuitement bien entendu, mais peu de gens peuvent/veulent se le permettre).
Pourtant enseigner librement est possible, encore une fois en partageant ses sources, ses expériences et son travail sans s'en garder sous le coude de peur que l'élève dépasse le maître et sans profiter de son statut pour dépouiller l'élève de ses idées/sentiments et de ses techniques.
L'échange ne signifie pas voler l'élève et consommer le maître.
Ce que je dis relève de l'évidence et pourtant dans le monde de l'art c'est un rappelle qui ne fait pas de mal.
Pour la performation, il est bon de rappeler à son acheteur qu'il ne peut s'accorder l'usage exclusif d'une œuvre. Il en possède la forme mais l'essence continue d'appartenir à tous.
Pour mémoire les musées on été créé pour que les mécènes ne soient plus les seuls à pouvoir contempler des œuvres (les églises ont longtemps occupé la fonction conservative (autre barbarisme) des musée, mais rappelez-vous que ce que nous appelons œuvres n'étaient considérées que comme des images servant à expliquer la Bible aux croyants).
Il s'agit là encore d'évidences, mais c'est en partie sur ces évidences auxquels personnes ne fait attention que l'Art Libre se construit et se développe ; finalement sur des évidences, qui une fois formulées, sont très proche du discours qui sous-tend le logiciel libre.
Et c'est ce discours qui maintient l'unité du mouvement Libre.

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