J'ai toujours considéré que le Libre était l'endroit dans lequel pouvaient se rassembler les créateurs de tout horizon et de toutes pratiques, en bref un mouvement.
Pourquoi ? Car nous partageons tous le fait que nous produisons de la propriété intellectuelle*. Nous produisons des contenus et du contenant. 
Le Libre permet, grâce au socle commun des licences, d'augmenter nos moyens autant en matière de code que d'images et que de sons, mais aussi d'augmenter le sens de ce que nous faisons.
Oui le Libre produit du sens, car il nous permet de libérer ce que nous produisons, en en prenant la responsabilité et en responsabilisant le receveur/utilisateur/spectateur. Le Libre n'est pas gratuit, n'est pas anonyme et n'est pas la facilité, il nous fait partager la responsabilité de ce que nous faisons (le créateur et le spectateur).

S'il y a une chose sur laquelle « Si on arrêtait... » et l'article source « Why it’s time to stop using open source licences » de Glyn Moody tranchent, c'est bien sur le fait que le logiciel est pensé uniquement comme un outil et le développeur y est dépeint comme un fabriquant d'outils.
En cela ces articles ont une réflexion tout à fait cohérente : le domaine publique simplifie la vie ? Alors utilisons-le et vu que nous ne sommes pas des créateurs mais des fabriquants d'outils, nous pouvons nous dégager de toutes responsabilités.
Nous pouvons alors vivre et évoluer à l'intérieur d'entreprises qui nous payent pour travailler sur du code ouvert et Yipiikai ! Que la vie est belle !

Le rapport au Libre est donc ici clair : le Libre sert à diffuser le code des développeurs. C'est-à-dire d'arriver à ce que, comme les techniques industriels, une fois qu'un outil est montré alors n'importe qui peut s'en servir (les brevets servant à limiter cela).

Le problème avec cela, c'est qu'à l'heure d'aujourd'hui le Libre ne se limite pas à de l'outillage mais touche aussi les domaines de la création.
Vous allez me dire qu'on peut faire de la création avec du code informatique, mais si l'on s'en tient à ces deux articles ça n'a ni l'air d'être le cas, ni l'air d'inquiéter vraiment qui que se soit.
Le Libre touche donc la création, d'un coté les outils de la création bien sûr et de l'autre la création en elle-même c'est-à-dire l'enchâssement d'idées qui aboutit à une création.

Et pour que l'auteur ait des choses à canaliser il faut bien que ces idées soient Libre.
Le Libre rend effectif le fait que les idées ne nous appartiennent pas et en responsabilise le partage car il nous identifie en tant qu'émetteur, de même il responsabilise le receveur car lui-même à des responsabilités dont il doit s'acquitter s'il veut utiliser la création.

Hors le domaine publique, dépeint comme l'apothéose du développeur moderne, n'est pas pertinent s'il fait perdre du sens à l'échange.

Cette problématique de la perte de sens est aussi au cœur de la différence entre Libre et Open Source, deux mouvances pouvant être parfois proches mais qui sont en fait totalement distinctes au niveau de leur rapport au sens. L'un responsabilise, rend conscient et socialise le partage (créant une connexion entre les utilisateurs de licences), tandis que l'autre met le partage (la notion elle-même) au service d'un individu.

De plus, toute réforme d'allègement du droit d'auteurs limitant son application à un temps plus court que la vie de l'auteur (les 10 ans dont parle Richard Stallman) inciterai les auteurs à retourner au copyright étant donné qu'ils n'auront plus qu'un temps limité pour profiter de leurs œuvres, hors quel est l'intérêt des licences libres s'il ne s'agit pas d'un choix de l'auteur mais d'une obligation ?
Quelles raisons pourrait justifier le fait de mettre son travail sous licence libre si on est obligé de libérer son travail au bout de 10 ans ?
Et du même fait le copyright redevient une logique qui simplifie la vie des auteurs et qui est justifier par la perte de contrôle de l'œuvre à venir.
Maintenant 10 ans paraît acceptable mais transformer le partage conscient en consommation (car le copyright nous place dans une logique de consommation par rapport aux licences libres), est-ce bien ce qu'on veut ?

Une autre chose sur laquelle « Si on arrêtait... » se trompe, c'est lorsqu'il nous dit que ce que font Microsoft et consorts est hors de propos.
Il y a dans cette remarque un manque de vision d'ensemble, à la fois de l'ensemble des libristes et à la fois de l'ensemble des forces qui se liguent contre l'émergence, dans tous les domaines, de l'idéologie libriste.
Il faut avoir à l'esprit que le Libre n'est pas un mouvement très unifié et que les développeurs en représentes la grosse partie visible. Seulement si cette partie visible et active s'enfonce dans le domaine publique alors les possibilités de détournement et de récupérations du Libre augmenteront. Car le Libre sera privé du soutient du monde de l'informatique qui lui assure maintenant une certaine légitimité.
Le récent retournement de veste du gouvernement montre bien que ce que font Microsoft et consorts n'est pas hors de propos, mais qu'il y a encore du travail sur la transmission logiciel. Et s'il y a encore du travail coté logiciel, imaginez la quantité de travail qu'il reste à faire sur le partage de la création en général.

Bien sûr l'article du framablog précise qu'il y aura toujours des gens pour utiliser les licences libres, de la même manière qu'il y aura toujours quelqu'un pour utiliser le copyright.

Mais que les développeurs ne se trompent pas : ils ne sont pas les seuls à utiliser les licences libres. Et il serait peut-être temps qu'ils arrêtent de ne penser que par eux-même, pour eux-même et dans leur propre cadre car sinon ils ne vont pas simplement nier une partie de la communauté libriste comme ils le font actuellement, mais bien risquer définitivement de les mettre à la porte de leur monde.
Et d'opérer ainsi la dissolution du mouvement Libre.

 

 * Quand je dis que nous produisons de la propriété intellectuelle, je sous-entend le fait que nous produisons des idées qui peuvent y être soumisent ("peuvent" est ici le mot important).

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